Se soutenir avec Bleu nuit au Lion d’or et surtout après

Le 27 juin au soir, j’ai traversé la ville à vélo. Je me rendais sur Ontario Est pour assister à un show au Cabaret Lion d’Or. Je savais très bien où j’allais et ce qui allait se passer. Mais l’information principale ne parvenait pas à se frayer un chemin dans mon cerveau. Sûrement parce que, durant les trois derniers mois, nous avons compris que le retour dans les salles serait compliqué. Et peut-être aussi parce que j’avais cramé tout mon stock d’excitation en une seule fois lorsque j’ai sauté sur le site pour prendre deux billets sur la quarantaine disponible.

Le mémo que j’ai envoyé illico oscillait entre rires incontrôlés et émotion débordante: « je vais aller à un concert… avec des gens… et y’aura des musiciens… en vrai… En plus, Bleu nuit, c’est un groupe de post-punk un peu cold wave que j’ai envie de voir depuis longtemps. Ça verse dans le sombre dont j’ai besoin pour mon premier concert. J’ai envie de pleurer tellement c’est beau ». Je suis vite enthousiaste.

Vrai billet pour un spectacle « en personne ».

Surtout, depuis mars, et faute de meilleure comparaison, j’ai parfois exprimé que je me sentais comme un petit chat à qui on avait coupé les moustaches. Je suis un peu désorientée dans ce monde sans salle de spectacle. Adolescente, ces lieux ont très vite pris une place importante. De manière tout aussi essentielle qu’à l’école, j’y ai appris à réfléchir. Ils m’ont aussi fait découvrir beaucoup des choses de la vie et, surtout, ouvert grand le champ de mes possibles. Alors que rien ne le laissait présager véritablement, grâce à eux aussi, je suis aujourd’hui en doctorat. Je suis si attachée à ces endroits que c’est encore entre ces murs que j’ai envie d’aller quand j’apprends une bonne comme une mauvaise nouvelle, quand je dois guérir une peine de cœur ou quand je dois mener à bien un gros projet. Certain.e.s font du yoga ou du footing : comme beaucoup, ce sont les spectacles vivants qui m’aident à garder un équilibre.

Note pour plus tard: si prochain confinement, ne pas faire d’achat compulsif qui ne sera jamais utilisé.

Depuis que j’ai changé de pays, je continue évidemment de fréquenter les lieux où vit la culture, en particulier la musique. Je vais souvent au Quai des Brumes, sûrement parce qu’on peut y voir durant un 5 à 7 des yeux d’enfants émerveillés par leur premier concert aux côtés de gens pas rapport qui se retrouvent malgré tout ensemble, au même endroit. C’est seulement là-bas par exemple que je peux échanger sur un article que j’écris sur l’héritage constitutionnel de Pierre Elliott Trudeau avec un habitué des débuts du bar qui a, lui, vécu l’application de la loi sur les mesures de guerre. C’est au Quai aussi avec les déplogues que j’ai commencé à écouter pas mal de groupes québécois, en espérant que les gens que je traîne là-bas fassent de même.

Je fréquente également beaucoup d’autres salles, comme la Sottereana, la Casa, l’URSA, l’Esco ou encore le Diving Bell Social Club et j’en passe, autant de lieux dans lesquels un nombre incalculable de groupes que j’aime aujourd’hui se sont formés et où les artistes trouvent le soutien dont ils.elles ont besoin pour continuer de créer. C’est aussi à des concerts d’artistes bavards, comme Philémon Cimon ou Foisy, que j’ai découvert mille et une chose sur le Québec, comme Pierre Perrault, Michel Brault, l’ONF, l’Isle-aux-Coudres ou encore Geneviève Desrosiers. C’est parce qu’en show à Montréal, les gens parlent sans cesse du Pantoum que j’ai la curiosité d’aller découvrir les autres salles du Québec, de l’auberge festive Sea Shack à la Petite boîte noire en passant par le Zaricot, le Rainbow Submarine et j’en passe : bref, des lieux qui rendent les régions encore plus attractives. C’est enfin souvent en show que mes ami.e.s né.e.s ici me jasent d’artistes plus ancien.ne.s, de Louise Forestier à Marjo en passant par Corbeau, Vos voisins, Abbittibbi et même les BB (oui, les BB).

Pourquoi digresser autant plutôt que de parler directement de comment ça s’est passé le premier concert post-confinement ? Parce que tout cela était dans l’air ce premier soir de réouverture improbable. Les cinquante personnes, staff et public tous sourire-masqués confondus, qui étaient distanciées dans la salle, ainsi que les gens derrière leur écran chez eux, étaient au Lion d’or physiquement, mais en pensées dans toutes les salles qui sont fermées depuis mars. Parce qu’on sait tou.te.s à quel point ces endroits sont beaucoup plus que simplement quatre murs entre lesquels on vient écouter de la musique : la culture et la communauté s’y vivent sur scène, pendant les chansons, mais aussi entre, tout comme avant et après, dans toutes les discussions que le spectacle initie dans la salle, entre personnes venues ensemble ou tout juste rencontrées.

Il paraît que 2.7K personnes à date ont regardé le show de Bleu nuit grâce à ça et un partenariat avec le Centre National des Arts d’Ottawa, dans la série #CanadaEnPrestation.

Samedi, ce n’était pas les fermetures qui étaient au cœur de nos conversations évidemment. Les gens présents avaient plutôt le goût de tenter de se rassasier de ce qui leur manquait depuis des semaines. Moi, il me tardait de retrouver ces avant-shows, plongés dans la pénombre, pendant lesquels mon meilleur ami en profite pour me faire un update sur sa vie sentimentale, tout comme les retours planants à vélo où l’on est encore hébété.e par le bonheur que nous a procuré le spectacle. Surtout, j’avais hâte que survienne de nouveau l’un de ces moments magiques durant lequel on me glisse une information que j’avais complètement loupée et, pourtant, ô combien essentielle : « Lise, tu sais hein que Bleu nuit c’est le nom d’un programme TV érotique sur lequel on s’est pas mal tou.te.s crossé.e.s ».

Ça parlait aussi, non pas du Purrell devenu notre ami du quotidien, mais beaucoup de ce qu’était cette nouvelle expérience de spectacle en étant constructif.ve.s et positif.ve.s. Avant de décrocher complètement avec les premiers drums, ça jasait ici et là, chacun.e assis.e à sa table, du fait qu’on avait l’impression d’être à une autre époque, à cause du décorum « cabaret année 30 » du Lion d’or mais aussi parce que ça paraissait tellement loin le dernier concert.

Pendant le show, ça se lisait sur les visages que tout le monde passait un très beau moment de musique. Les premières minutes à recevoir le son étaient émotionnellement démentes, les gars de Bleu nuit étaient vraiment bons sur scène pour nous captiver, y compris pour les toutes nouvelles tounes, et on appréciait chaque série d’applaudissements puisqu’on ne savait pas quand seraient les prochains. On était tou.te.s tellement plongé.e.s dans le temps suspendu que seul un concert en salle peut offrir qu’on a eu besoin des signaux de Yan Skene, le principal auteur-compositeur du band, pour comprendre que c’était le temps du rappel. Je me suis sentie à la fois tellement chanceuse d’être là et, en même temps, punie parce que personne ne s’est levé.e de sa chaise pour que je le.la suive dans son mouvement… et aussi parce qu’à cause des silences, je ne devais rien dire d’embarrassant entre les chansons.

Aujourd’hui, ce moment très précieux est fini. La fermeture de La Vitrola, après celle de la Maison du jazz, a une nouvelle fois rappelé que toutes les salles sont en danger, faute de ne pouvoir ouvrir à pleine capacité, et ce malgré les premières aides ouvertes. A titre de simple spectatrice, je n’ai certainement aucune idée de tout ce qui se joue en ce moment. Par contre, je sais que je peux soutenir à ma hauteur toutes les initiatives qui me sont lancées par les personnes au fait de ces enjeux. Parce que ces salles méritent bien d’être remerciées et aidées pour avoir contribuer pendant autant d’années, et sans subvention, à la vie et à la transmission de la culture au Québec, mais aussi au bien-être de tous, musicien.ne.s ou non. Surtout parce que tout le monde ne peut pas aller à la Place des arts et, qu’au-delà des maisons de la culture, c’est aussi dans tous les bars-spectacles et salles privées, plus accessibles financièrement, qu’on a pu découvrir et mieux connaître ensemble, à n’importe quel âge, Tom Waits, Robert Charlebois, Serge Gainsbourg, Vashti Bunyan, Richard Desjardins ou encore Jimi Hendrix, en même temps que la grande diversité des cultures québécoises d’aujourd’hui et de demain.

Alors, soutenons nos scènes dans toutes leurs initiatives visant à passer au travers de cette période, en s’interrogeant (on l’espère) sur ce qui est nécessaire pour qu’on puisse tout.e.s profiter, ensemble, des beaux moments que sont les spectacles. Pour ma part, je risque de venir souvent manger des burritos à la terrasse de la Casa, boire des verres ici et là… et j’espère venir très bientôt sur Ontario.

Merci beaucoup à Bleu nuit et à l’équipe du Lion d’or pour nous avoir sorti de notre torpeur, pour les fonds versés à Hoodstock et pour toutes les prochaines belles soirées.

Tous les profits de la billetterie ont été remis à Hoodstock, un organisme créé après la mort de Fredy Villanueva, atteint en 2008 par les balles d’un policier dans Montréal-Nord, pour lutter contre le profilage racial des personnes noires, la discrimination à l’embauche, la pauvreté et l’exclusion sociale.

Le concert dispo en intégralité, tout comme les prochains événements organisés, sur la page facebook du Lion d’Or.

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