EMAN (SANS VLOOPER) : Lumières à Limoilou

À l’occasion de la parution de La Joie, le rappeur Eman revisite la genèse du projet qui a germé d’un retour aux sources familiales et d’une volonté de voir les choses autrement. La grande illumination quoi!

Eman & Vlooper / Crédit photo : Claude Bégin

Eman & Vlooper / Photo: Claude Bégin

Trois années tricotées bien serrées après la parution du premier album en duo, le tandem québécois du rappeur Eman et du producer Vlooper fait paraître la suite logique de XXL. S’étant grandement nourri de son succès (couronné par l’ADISQ, la SOCAN et le GAMIQ) au point de passer au 3XL, le duo a concocté un second album notamment musicalement teinté par les sonorités du sud des États-Unis (salutations à Master P et No Limit!) Confectionné au fil du temps comme une espèce de courtepointe musicale, le projet s’éloigne des refrains et des sonorités sombres du premier projet pour s’enligner vers quelque chose de plus organique et lumineux. COMBIEN DE LIKES POUR ÇA?

C’est en plein après-midi d’accalmie estivale qu’Eman, emcee aux 1000 occupations, a trouvé un peu de son temps pour échanger librement sur l’aboutissement de ce nouveau projet. Retour sur le processus de création, la chimie artistique, la célébration des racines, le désir d’aller ailleurs et un paquet d’autres affaires ben swell.

La poursuite du filon

Entre la création au sein d’Alaclair, le parcours provincial de l’Osstidtour, son day job de peintre en bâtiment et la gestion d’enfants à la maison, Eman a trouvé le temps d’écrire ici et là au fil des dernières années. Tellement que lors de la parution du premier album, il avait déjà d’autres idées pour la suite des choses «Ça s’est échelonné sur beaucoup de temps parce qu’on n’avait pas d’objectifs, de deadline ou quoique ce soit. On voulait juste en faire un deuxième. Avec tous les autres projets, ç’a fait en sorte que ça sort trois ans après le premier. Y a pas eu de rush de production, on a vraiment eu le temps de faire plein de chansons et choisir lesquelles allaient rester. Des fois, je m’arrêtais, j’écrivais un verse et je décidais de ne pas faire de refrain. C’est pour ça que l’album est un peu une espèce de patchwork de chansons», souligne-t-il.

Contrairement au processus bootcamp d’Alaclair, la production Eman & Vlooper se construit beaucoup plus à la bonne franquette, ce qui donne une toute autre vibe pour ce projet et qui façonne son identité. «De nos deux bords, on se laisse beaucoup de liberté, mais on a des goûts qui sont assez similaires donc ça devient quand même facile de se comprendre. Des fois il m’envoie des beats, des fois j’écris sur d’autres productions. Des fois je vais au studio puis je spit sur un beat random que je pogne sur le net puis après ça il fait un remix. Y a pas trop de prise de tête. Y a pas vraiment de règles en fait, mais ça ressemble beaucoup à la musique qu’on écoute. Du soul ou du rap pur, mais qui est aussi organique.»

Rehausser la recette à grands coups d’ingrédients organiques (bio oblige)

«J’ai l’impression qu’il est beaucoup moins électronique que le premier. Y a beaucoup de samples de soul et de trucs qui se dansent. C’est à ce niveau-là que je trouve que c’est organique. Y a même un truc que j’ai composé à la guitare [la pièce Journée (matin)]. C’est rendu un beat, mais à la base c’était une toune folk que je jouais chez nous», précise-t-il.

En plus de tous ces éléments, on ne peut que remarquer la touche funk qui s’est insérée (volontairement ou non) dans le mix: «J’ai de la misère à mettre le doigt sur la démarche. On écoute pas mal de funk, mais on s’est pas dit ouvertement qu’on allait en mettre. Le BPM du funk match avec des BPM de trap, entre guillemets. À certains moments, Vlooper a switché là-dessus et il a pogné de quoi! Y avait comme un désir d’aller ailleurs, au final. Pis t’sais, l’album s’appelle La Joie: Lajoie c’est mon nom de famille. Y a comme un lien avec ma photo d’enfance dessus aussi. Y a un retour dans le quartier de mon père. Par hasard, j’me suis retrouvé à revenir habiter au coin de rue de Limoilou où il est né et ou ma famille Lajoie a habité. Je voulais en quelque part que ce soit un peu plus vivant.»

Pochette de La Joie d'Eman & Vlooper (2017)

Pochette de La Joie d’Eman & Vlooper (2017)

Retourner errer dans les rues de Limoilou

Eman est retourné dans le quartier de sa jeunesse pour y vivre paisiblement avec sa jeune famille. Ce retour aux racines a jeté les bases de son inspiration pour ce projet sur lequel il peint le portrait de sa réalité, autant en regardant à l’arrière qu’à l’avant. À travers tout ça, le titre La Joie invite à une plaisante introspection «Y a des hommages à mon grand-oncle, Gérard Lajoie, qui était l’oncle de mon père. C’était un grand accordéoniste. C’est comme une légende du quartier, en fait. Il a été le meilleur accordéoniste au Canada en 1954 ou quelque chose comme ça. Y a des histoires dans l’album qui se passent à partir de là jusqu’à aujourd’hui. C’est le chemin entre l’enfance et le fait de devenir parent à son tour. Y a un peu de tout ça. Le nom de famille, la passation, mais surtout la célébration des racines dans le fond», affirme-t-il.

La vie paisible à Limoilou ne va pas sans faire mention de la tragédie à la mosquée de Québec, survenue en début d’année. «Clairement, j’envoie plein de pensées aux gens de la communauté arabe de la ville. Y a un gars avec qui je travaille qui a des liens super proches avec les gens qui ont été touchés dans leurs familles. C’est sûr que ça vient me chercher, quoique mon œuvre est pas automatiquement dirigée vers ça. J’étais comme un peu dans mon mood de famille. Y a des anciennes photos dans la pochette, pis l’album, c’est un peu ça. J’ai l’impression que certains textes sont clairement des photos que j’ai prises dans ma tête. Dans cette optique-là, y a pas beaucoup de textes qui sont orientés vers ça. Y a des parties évidemment où je parle de l’époque actuelle, du début de ma trentaine (l’âge que j’ai présentement). L’album n’est cependant pas vraiment d’actualité en ce sens, mais la tragédie a clairement eu un impact sur les gens autour de moi.»

Puiser l’inspiration dans l’expérience, la sagesse et la «goélanderie»

Question de saupoudrer le produit final avec quelques épices maison, Eman s’est permis d’inviter (virtuellement) quelques personnages qui ont laissé une marque dans son imaginaire.  «Y a un monsieur qui parle dans l’album [à la fin de la pièce La Joie.] C’est une personne super inspirante avec qui on a travaillé. Y a de ces gens qui vivent dans des milieux extrêmement modestes mais qui sont vraiment heureux, en fait. Vu de l’extérieur, y en a qui se disent «pauvre monsieur», mais ce sont des gens qui ont tout ce qu’il leur faut. C’est super énergisant et inspirant. Quand tu reviens d’une première partie de Gucci Mane et que tu t’en va prendre une bière avec un bonhomme qui a tout compris, tu te dis que t’as pas nécessairement besoin de Lamborghini dans le fond. Ce monsieur-là est malheureusement décédé, mais on tenait tous les deux à le mettre sur l’album.»

En plus de KNLO et Modlee, respectivement sur les pièces Monet et La p’tite équipe, Eman et Vlooper sont aussi gracieusement accompagnés par quelques chiens et mouettes sur ce nouvel album. C’est la consécration animale. « J’pense que Vlooper voyait vraiment une faune. À un moment donné, il a commencé à penser que c’était de la musique de riverain. J’habite sur le bord de la rivière St-Charles à Québec. Y a de la bestiole ici. Mais oui, effectivement, j’entends les goélands aussi. J’aime ben ça les animaux, même ceux qui sont moins flamboyants, » observe-t-il.

Une lampe de poche dans le sous-sol obscur de la vie (ou autre métaphore de ton choix)

Malgré un portrait des difficultés relatées sur l’album, Eman affirme que l’album jette un regard optimiste, au final. «J’pense que ça se veut clairement positif. J’parle un peu de mon parcours, mais en même temps, tout est tourné dans le bon sens. On vit tous des épreuves et des étapes dans nos vies. On peut célébrer les moments où c’est positif. C’est ça la joie: ce sont les bonnes victoires. Dans la vie, peu importe ton background ou ce que tu vis au quotidien, faut garder une attache avec le positif. J’espère que ça transparaît dans l’album, malgré des moments un peu plus deep ou sombres. Ça reste que c’est mon parcours pis que j’suis quand même fier. Je suis passé par là pis c’est surement pas un hasard», reflète-t-il.

Toutes ces constatations ont teinté le regard du emcee sur son environnement et ont fait leur petit bonhomme de chemin jusque dans la réalisation de La Joie. «J’pense que j’m’en suis bien sorti par rapport à des gens que je connais et que je côtoie. J’me suis toujours trouvé privilégié d’avoir eu ma manière de surmonter certaines épreuves et d’accomplir des trucs. Y a un de mes amis d’enfance et avec qui j’ai fait du rap à l’époque qui m’a avoué qu’il trouvait ça remarquable que je sois capable de concrétiser des choses, de faire des disques et tout. Il était ben content que je lui donne mon album. C’est pour ça qu’on fait ça. Il y a une dizaine de personnes autour de nous qui nous connaissent depuis des années. Oui c’est le fun les prix, les trophées et être reconnu par l’industrie, mais si mes dix amis ne m’avaient pas dit que c’était dope, j’en aurais peut-être pas fait un deuxième…»

Malgré toutes les avenues envisageables pour lui, le emcee constate l’utilité du projet Eman & Vlooper en tant qu’entité artistique «Clairement, c’est une façon pour moi de m’exprimer en tant qu’individu. J’ai un peu plus de contrôle sur le produit final. L’expérience de faire de la musique en groupe et en solo c’est super enrichissant. T’apprend pas les mêmes choses. J’m’exprime pas de la même manière non plus. L’énergie est tellement différente entre l’écriture seul à la maison ou quand j’passe sept jours avec une gang de capotés. Pouvoir faire les deux, ça fait le tour de la manière dont je veux m’exprimer en tant qu’artiste. J’aurais pas fait des introspections aussi deep avec un paquet de chums dans un chalet. C’est juste un autre niveau de réflexion en fait » conclu-t-il.

L’album La Joie d’Eman & Vlooper est maintenant disponible en magasins et en ligne.

Le tandem sera de passage à Montréal le 9 septembre dans le cadre du OUMF pour lancer ce tout nouvel opus.

Pour la suite de la tournée en duo avec Vlooper, Eman passera par Mont-Laurier et St-Jean-sur-Richelieu en novembre et fera des annonces en fonction de la demande et des engagements préalables de tournée d’Alaclair. Bref, garde un œil rivé sur tous les internets!

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