LA JOIE, la construction déconstruite d’Eman & Vlooper

Eman X Vlooper

LA JOIE

7e Ciel Records

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eman

Il y a quelques mois, j’ai vu une série d’évènements isolés sur le web qui, mis dans une même trame narrative, m’ont bien fait rire.

À la sortie de DAMN. de Kendrick Lamar, quelqu’un soulignait sur Facebook que son flow dans LOVE. se rapprochait de celui de Dead Obies dans Allo Allo tiré du EP Air Max. Quelqu’un commente que c’est signe qu’ils sont en avance sur leur temps. Fast forward quelques jours. À Everyday Struggle, émission de débats sur la culture hip-hop présentée quotidiennement via le site web Complex, le rappeur Joe Budden défend que DAMN. n’est pas un album innovateur, car Kendrick ne fait que reprendre les formules qu’Outkast avait créées dix ans auparavant. Pour pouvoir être considéré comme le meilleur de tous les temps, il faut apporter quelque chose de neuf sur la table, défend-il.

Qu’est-ce que c’est, en fait, être en avance sur son temps dans le panorama musical actuel et dans le rap québécois? Ce n’est peut-être pas activement qu’ils l’ont fait, mais c’est effectivement la question à laquelle répondent Eman & Vlooper avec leur nouvel effort 3XL – LA JOIE, ou LA JOIE tout court. Plus lumineux, plus organique, mais aussi plus complexe, le nouvel album est à la fois un prolongement harmonieux et une brusque mutation de XXL (2014).

On peut donner dans l’harmonie et dans la rupture? Il semblerait que oui. Avec LA JOIE, le duo continue le jeu de la déconstruction du rap keb, autant au niveau du son que du mythos. Si l’écriture automatique qui a fait le délice des auditeurs de la première galette n’est pas autant mis de l’avant par les promoteurs de l’album, le côté «flux de conscience» est bien en avant, frisant presque l’improvisation (si seulement Eman était un meilleur freestyleur, selon ce qu’on peut voir en ligne et son propre aveu sur l’album de KNLO). Le texte est décomplexé, mais le flow est complexe, alors que le MC se promène entre les différents registres et tons que ses cordes vocales peuvent atteindre.

Ce qui revient parfois chez Eman? On peut penser à son tranchant «Fuck le rap / Chaque fois qu’j’écoutes s’qu’y disent, ben j’trouve ça dégueulasse» dans Dookie, sur XXL, qui semble être une trame de fond constante sur LA JOIE. Que ce soit en adressant la question de la valeur de la célébrité dans l’outro de Nom de famille («T’as combien d’likes / Compte complet / Combien de likes? / You think you’re cool? / You’re not») ou en expliquant qu’il ne considère pas son parcours comme un modèle à suivre dans Comme nous («J’veux mourir vieux avec la femme que j’aime / Pis j’veux d’autres enfants, je l’ai tu dit? / Ça serait cool qu’y soient pas comme moi pis qu’y’étudient»), Eman veut montrer les revers de son statut et peut-être indiquer que s’il est satisfait de son destin, l’intégrité et le contrôle de sa destinée demeurent des valeurs importantes et, avouons-le, peut-être pas les plus glamours.

Cette même Comme nous est la première des nombreuses ruptures musicales que Vlooper fournit sur l’album. L’intro Love rappelle, en quelque part, la pièce Waves parue en avril 2016, avec son hook autotuné, mais s’enchaîne avec l’autre, qui ressemble à une déconstruction g-funk. Une sonorité qui revient d’ailleurs plus loin dans l’écoute sur Lundi, qui ressemble plus à un hommage piu piu au son californien des années 90. La joie a des saveurs trap, Nom de famille emprunte au jazz modal, Copy/Paste semble appartenir à la même famille que Nat King Cole sur le premier album du duo, La p’tite équipe a une couleur old school qui est accentuée par la reprise du refrain de La Force de Comprendre de Dubmatique par Modlee.

Malgré tout, tout fonctionne et tout colle. L’album ressemble à une missive de la part d’Eman et de Vlooper où ils font une synthèse de tout ce que le Alaclair High nous a montré au-delà des blagues lors des sept dernières années pour ensuite faire table rase de tout ce qu’on a. Où amener le rap au-delà de ses faux prophètes, ses fausses représentations et ses sonorités? On tire partout, on ne fait pas de quartiers et, surtout, on explore. L’album montre également la chimie entre le MC et le producer, alors que des titres comme Journée (matin) mettent principalement de l’avant Vlooper en tant que membre à part entière du duo. Son nom n’est pas seulement dans l’intitulé du projet parce qu’il fait toutes les productions, mais parce qu’il a un apport créatif et un impact notable dans l’expérience d’écoute.

LA JOIE est probablement l’un des albums les plus déconcertants, invitants et intrigants de l’année. Mais est-ce que c’est un hit? Il m’aura fallu peut-être quatre ou cinq écoutes de plus qu’à l’habitude pour essayer de trouver rimes et raisons de cet opus. Est-ce qu’on aura un succès radio? Peut-être pas. Mais on peut s’assurer qu’on est en avance sur son temps, ici.

Il est disponible dès aujourd’hui.

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