Analogue Addiction a trois ans et doit sortir de l’anonymat.

Ça commence par un spectacle au coin Saint-Denis et Mont-Royal. Puis deux, puis quatre, puis finalement, la goutte devient un torrent qui s’écrase sur la scène montréalaise. Depuis 3 ans, les promoteurs de chez Analogue Addiction proposent aux noctambules des soirées à l’esprit rock où toutes les pulsions sont galvanisées. Vendredi 26 août 2016, c’était leur anniversaire au Quai des Brumes.

Plusieurs connaissent la réputation des soirées AA, qui contrairement à ce qu’indique leur nom, n’ont rien d’alcalin. L’alliance intelligente des programmateurs avec des propositions musicales audacieuses et un post-mortem généralement ponctué des vives images de Flynn Photographie donne au paysage nocturne de la métropole un vent de fraîcheur, un regard unique et un secret de moins en moins bien gardé.

Ce vendredi soir, c’est Chocolat qui est à l’honneur pour lancer les festivités. La bande de Jimmy Hunt se fait moins voir qu’auparavant dans le paysage québécois, mais les bons mots qu’on entend d’eux entre Londres et Béthanie nous prouvent qu’ils se portent à ravir et que leur nouveau matériel est ravageur. Bonne affaire. En accompagnement adéquat, on entend aussi Odonis Odonis et Derm Kean And An Incredible Woman.

La foule se réchauffe littéralement et figurativement. La physique le dit: plus on entre de gens au Quai, plus la température monte. Réchauffement 1. On trépigne, on espère le mieux. Réchauffement 2. Et bien sûr, en bon débit de boisson, les verres en plastique se font aller. Pour la soirée, d’ailleurs, le Quai est allié avec la micro Le Trou du Diable. Un choix qui n’est pas apprécié par mon voisin qui a renversé par terre sa cannette de Molson Dry entrée par effraction. Réchauffement 3, sauf pour lui.

L’objet de tous les péchés/Photo: Etienne Galarneau

L’objet de tous les péchés/Photo: Etienne Galarneau

On ne comprend pas trop qui est Derm Kean et qui est la femme incroyable. On présume qu’il y a une dichotomie importante dans le groupe terre-neuvien parce que le chanteur est au niveau du plancher et le reste du groupe sur la scène. On suppose que Derm Kean, c’est lui, et que la femme, c’est eux. Mais le groupe est au masculin. Et ce n’est pas La Femme non plus. Dans tous les cas, ils ont une machine à boucane sur la scène, donc ils doivent être plus connus qu’on ne le croit; ça nécessite du budget.

Quelques secondes encore à se demander où va le monde et on oublie bien vite les questionnements existentiels. Derm Kean And An Incredible Woman offre une performance abrasive et précise, qui flirte avec le punk vieille façon et les premiers jours du hardcore américain tout en gardant une certaine sensibilité post-punk. L’intensité monte de manière progressive et intelligente pour donner une performance particulièrement mémorable.

Derm Kean/Photo: Etienne Galarneau

Derm Kean/Photo: Etienne Galarneau

La fresque sonore du Canada weirdo continue avec les champions de la scène noise torontoise d’Odonis Odonis. Le trio se réclame de l’étiquette «industrial post-gaze» et on comprend bien vite d’où vient cette attache. La formation fait jouer très fort ses pistes puissantes et saturées avec la volonté de transformer le parterre en grand dancefloor macabre. Ce n’est pas exactement réussi, mais on entend de bons commentaires. Généralement, ça se promène entre deux extrêmes: «Je n’ai pas aimé ça, mais je comprends tout à fait ce qu’il y a d’appréciable dans la proposition; c’est juste pas pour moi» et «J’ai vraiment aimé ça, mais je comprends tout à fait en quoi ça peut déplaire aux gens». Enfin, c’est ce qui se dit quand on parvient à entendre. Au bar, le son est tellement élevé que les bières rousses se transforment en blondes.

Odonis Odonis/Photo: Etienne Galarneau

Odonis Odonis/Photo: Etienne Galarneau

Passage à l’extérieur pour respirer oblige, on réalise que le timing de cet anniversaire est malencontreux. C’est une autre édition qu’on manque de l’Œil Du Tigre Fest à l’Esco. Très regrettable, car Milanku est l’un des groupes avec l’une des poésies post-hardcore les plus singulières de la scène québécoise francophone et The Discord Of A Forgotten Sketch m’a appris à redéfinir ma propre pratique instrumentale alors que je les voyais, un soir d’été, dans une sorte d’hangar au milieu de nulle part, Québec, QC, Canada. Tentative vaine d’attraper un bout d’un ou l’autre des groupes. Retour au Quai.

Chocolat/Photo: Etienne Galarneau

Chocolat/Photo: Etienne Galarneau

Il ne faut pas se laisser tromper par les airs de libraire aux lunettes rondes de Jimmy Hunt. L’auteur-compositeur-interprète a plus d’un tour dans son sac et c’est avec Chocolat qu’il met feu aux planches. La performance est rigoureusement efficace, juste assez décalée et brouillon pour garder l’énergie des premiers jours tout en montrant un professionnalisme acquis après un nombre presque incalculables de spectacles en tournée. Le set présente un très bon équilibre entre les succès antérieurs, particulièrement ceux de l’album Tss Tss, et de quelques nouveaux. Ces derniers mélangent bien les riffs assassins, la basse agile d’Ysaël Pépin et l’ajout du saxophone (trop peu audible au Quai) de Christophe Lamarche-Ledoux.

Passion saxophone/Photo: Etienne Galarneau

Passion saxophone/Photo: Etienne Galarneau

Il fait chaud, j’ai la gorge enflée à force de crier et les oreilles qui bourdonnent à cause de la musique trop élevée. Le risque, cependant, en vaut la chandelle. Disons trois chandelles. Pour l’anniversaire d’Analogue Addiction, maître d’œuvre d’une soirée de qualité supérieure et qui partage que la moitié des critères de leur homonyme. À force de sortir dans ce genre de soirée, on peut se questionner sur son alcoolisme, AA ne doit surtout, mais surtout pas, rester anonyme.

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