Lettre à celle qui prend un selfie sur la future pochette des Dead Obies

Mardi dernier, le groupe de post-rap du $ud $ale, Dead Obies, a proposé le premier extrait tiré de l’album enregistré en octobre dernier au Centre Phi. Avec ce titre (le tube Aweille!) déjà rodé en concert, sont aussi sortis vidéoclip, visuel, date de sortie et titre d’album. Depuis, je suis hanté par ces informations; je me dois d’écrire une lettre ouverte à quelques personnes.

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Avant toute chose, comprenons-nous bien: Feu à Volonté ne devient pas un site de rencontres ou un Métro Flirt où les gens intéressés par la musique convergent. Toute interprétation allant dans ce sens sera complètement erronée et à côté du propos; c’est juste que ce texte commence sur les chapeaux de roue.

Donc:

Chère fille que l’on peut voir dans le coin en bas à gauche de la photo qui semble faire office de pochette du prochain album des Dead Obies. Je t’écris avec le secret espoir que tu ne liras jamais ce texte. J’ai peur que si tes yeux se posent ici, je te donne des mauvaises idées qui viendraient effriter l’équilibre parfait dans lequel nous nous trouvons tous.

Je m’explique mais, avant, laisse-moi faire une petite parenthèse dans laquelle je m’adresse aux Dead Obies. Vous nous avez floués. Comme j’ai dit plus haut, depuis la sortie du clip pour Awaille, je suis estomaqué. Je vous offre le respect et la révérence d’un joueur d’échecs qui se fait annoncer «mat en 3» après le deuxième tour. Et, comme de fait, il n’y a aucune issue. Bien joué, Yes McKasparov.

Je suis choqué de m’être fait avoir comme un débutant et pourtant ravi d’avoir pu jouter avec des grands maîtres. Quand, en juillet dernier, vous avez annoncé que vous enregistreriez devant public un nouvel album ayant comme thématique en filigrane La Société du Spectacle de Guy Debord, je trouvais l’exercice audacieux et intéressant. Mais, bien sûr, vous regardiez déjà trois tours d’avance. Et que voit-on aujourd’hui? L’album s’appelle Gesamtkunstwerk. Évidemment qu’il s’appelle Gesamtkunstwerk. Comment avons-nous été aussi sots?

C’est que tu vois, chère inconnue, tu dois sans doute savoir qu’ils ont emprunté le terme aux traités esthétiques de Richard Wagner qui cherchait, en écho à La Naissance de la Tragédie de Nietzsche, à recréer une forme d’art qui puisse à la fois répondre aux pulsions dionysiaques et apolliniennes de l’humanité. Mais si tu me permets, je vais aller un peu plus loin – et, surtout, désolé si je ne t’apprends rien; je ne voudrais pas sonner paternaliste. Avec le terme, qu’on traduit par «œuvre d’art totale», il s’est lancé dans la fondation du théâtre de Bayreuth, dont il a dessiné les plans. Cette salle de spectacle est conçue pour bien faire sonner ses opéras, dont il a écrit la musique et les livrets, dans ses décors et dirigés par sa main dans le but de créer une expérience esthétique complète. La première présentation était en 1876. Première œuvre? L’Anneau du Nibelung.

Plus précisément, le quatrième titre de la fameuse tétralogie wagnérienne: Le Crépuscule des dieux. Pour résumer rapidement (divulgâchage à l’horizon), Siegfried, le grand héros du romantisme allemand, élevé dans la nature et qui ne connaît pas la peur, se fait corrompre par le monde des hommes et meurt, en plus de voir le Valhalla complet passer au feu comme épilogue au récit épique de douze heures. Sans Wotan, père des Dieux nordiques, sans Siegfried, que reste-t-il pour le genre humain?

On ne penserait pas passer de là à notre homme Guy Debord, mais suis-moi encore un peu. Le critique marxiste arrive et traite de la question du spectacle comme nouvelle forme de capital, dépassant le capital matériel. L’emprise du monde capitaliste à travers le matériel, qu’on dit, mais le mot spectacle sous-entend, enfin, dans ma lecture rapide, une question de la mise en scène par l’entremise du matériel.

Donc que voit-on ici, avec ce fameux cliché? On voit 20Some rapper avec fougue sous le regard d’une caméra-vidéo – mise en scène – le tout pris par une autre caméra (photo) pour que l’on puisse la voir. Et dans le coin, en bas, à gauche, on te voit prenant un selfie avec ces icônes que la société du spectacle nous a appris à révérer et dont on peut voir le tout à travers le filtre du mot-clic #DOcentrePHI. Eux, comme toute personne mise de l’avant sur les caméras, deviennent un nouveau Veau d’Or du monde où Siegfried est mort et le Valhalla repose sur ses cendres maintenant froides.

Un album complet dont la matériel, de A à Z, provient d’un seul et même spectacle; la poésie, la musique, le visuel, et le tout traitant de la même question: qui sont nos idoles, que doit-on regarder et comment vivons-nous notre post-modernité à Montréal, ville du design marchand et de la mise en scène constante (faisons écho ici à notre autre homme, Gilles Lipovetsky, et à sa critique de la vie esthétique)?

C’est pour tout ça en fait que je t’écris cette missive. Je voulais te remercier car, accidentellement, ton égoportrait a ajouté la cerise sur le gâteau de l’œuvre d’art totale que s’annonce être le nouvel album des Dead Obies. Il nous importe peu à présent s’il sera bon ou non; ici, comme dans plusieurs autres œuvres d’art contemporaines, l’acte et l’intention sont plus importants que le résultat. Cependant, j’espère que tu ne me liras pas, car si tel est le cas, tu pourrais peut-être avoir l’idée de demander des redevances pour l’utilisation de ton image sur un objet distribué dans les disquaires à travers le Québec. Une partie de moi espère, pour l’amour de l’Art, que le seul cachet que tu demanderas sera celui de te vanter de t’être rapprochée de ces idoles et d’y être doublement immortalisée. Ainsi, et seulement ainsi, l’œuvre sera totale.

13 comments on “Lettre à celle qui prend un selfie sur la future pochette des Dead Obies

  1. Mario 25 novembre 2015 at 16:22

    Word

  2. Le bon boy 26 novembre 2015 at 20:50

    relaxe

  3. Unamiquivousveutdubien 26 novembre 2015 at 21:17

    Intéressante analyse qui ne manque pas de superbe. Word indeed.

  4. RS 26 novembre 2015 at 22:40

    Chapeau, tout ça sans citer Feuerbach.

  5. pinel 26 novembre 2015 at 23:02

    Ce texte est un déchet. Tant de concepts inexpliqués et complètement inutiles à la thèse, qui se voit inexistante lorsqu’on porte réellement attention aux mots. Vraiment, complètement ridicule de perdre son temps à étaler son savoir, pour des motifs futils, sur internet.

  6. ben 26 novembre 2015 at 23:19

    N’oubliez pas que les situationnistes jouaient avec le public afin de court circuiter le spectacle.
    (le spectacle, c’est pas juste des selfies, c’est nous imposer des décisions économiques (comme l’austérité) pendant qu’on regarde ça comme si c’était inévitable et/ou comme si ça ne touchait réellement personne (ou qu’on ne peut rien faire, comme quand Batman se fait sacrer une volé au cinéma, c’est tristes, mais on peut rien faire), comme si c’était un film devant nous. Les situationnistes cherchaient pas le biais de la subversion (dont des détournements très fresh, googleimage-moi ça) à nous rendre acteur pas seulement spectateur. SOyez donc attentifs!

  7. richard prince 27 novembre 2015 at 01:41

    l’important c’est l’intention pi l’acte hahaha on est en 2015 , c’est fini les années 60 , faut créer des nouveaux concept pi des nouveaux modes de lectures , tu sacralise comme un enfant qui vient de découvrir les notions de base du discours contemporain

  8. Etienne Galarneau 27 novembre 2015 at 08:54

    J’en prends et j’en laisse. Je ne suis pas historien de l’art, je ne suis pas philosophe. La musique et l’intention artistique chez les rappeurs contemporains à Montréal, c’est plus ma tasse de thé. Donc, comme j’ai dit, j’ai fait une lecture rapide et, surtout, urgente des propos de Debord. De plus, pour répondre à Richard Prince, je viens d’une école qui semble constater qu’en musique contemporaine, la quête d’identité post-moderne n’est pas encore complètement achevée. Vous me pardonnerez si j’ai fait un lien si rapide.

    Cependant, et ajoutons ce cependant, cette photo, cet album et ce spectacle (sens: show) offert en octobre dernier avaient réellement comme thématique cette fameuse Société du Spectacle et nous sommes invités à réfléchir à cet album comme étant une oeuvre complète dont chaque face se connecte à l’autre. Je serais heureux et ravis, à ce moment, qu’on débatte de savoir qu’elle est le véritable sens si mon analyse est bâclée.

    Et d’ailleurs, on se rappelle, un article de blog écrit le lendemain en réponse rapide ne se veut pas révolutionnaire et n’a pas la valeur et l’impact d’une publication scientifique. Je vous en prie ;)

    Sinon, merci à toutes et à tous. C’est rare de voir des débats aussi enlevants à propos de nouvelles musicales. Vous me redonnez foi en l’intelligence du lectorat québécois que trop de publications web semblent prendre pour moins que ce qu’ils sont.

  9. Swaggaronner 27 novembre 2015 at 19:50

    Effectivement, ce texte devrait aller aux oubliettes, il met en jeu la credibilite meme de feu a volonte. Pinel

  10. dudecalmdown 28 novembre 2015 at 05:36

    Dude. Calme-toi.

    Les gars ont enregistré un album live, that’s it. Ni plus, ni moins. Ce type de consécration fanatique amènera d’autres ti-counes du cegep à élever Dead Obies au rang de génies artistiques et du coup le critique lucide sera forcé de remettre les pendules à l’heure: Dead Obies, overrated. Dead Obies, imposteurs. Dead Obies, une fraude.

    Ce n’est pas une fleur, que tu leur fais là.

    Diffuser en filigrane pendant un concert La société du spectacle (une vidéo qu’on retrouve facilement sur Youtube et maintes fois relayée dans le vaste cercle estudiantin depuis le printemps érable) ne relève pas du génie. N’importe qui aurait pu le faire et let’s be honest, si personne ne l’a fait avant c’est avant tout parce que c’est ti-coune de le faire. Ça revient à peu près au même que d’aller citer Chomsky dans un débat sur Facebook tout juste après avoir franchi la porte du cours de philo. On le sait ben que tu viens de sortir de ton cours de philo. C’est pareil pour Debord, Nietzsche, Camus, Sartre ou Marx.

    Attends donc que Dead Obies explique eux-mêmes leur démarche avant de les faire passer pour des ti-counes. C’est franchement gênant pour eux. Ce fanatisme juvénile commence déjà à me faire les détester. Bravo.

  11. […] fait bien mal les choses, quand chaque artiste se doit de devenir sa «propre compagnie». (NDLR J’ai déjà parlé ailleurs de Lipovetsky. Tout ça n’est pas étranger à sa pensée non plus, de ce que j’en […]

  12. […] Grâce à un back-up band, la dimension plus organique vient rehausser les productions en leur donnant une chaleur supplémentaire. Parlant de chaleur, les fans entassés au Centre Phi amènent un élément très intéressant à l’esprit de cet album! VNCE prend le fruit des enregistrements devant public pour isoler leurs voix, commentaires et chants recueillis. Incorporés au produit studio, le tout devient une oeuvre qui sort des sentiers battus et surprend efficacement. Pratiquement certain que Guy Debord serait down avec ça! […]

  13. […] L’enregistrement en live au Centre Phi a su capter mon attention lors de ma première écoute avec mes écouteurs over-ear de qualité moyenne au printemps dernier, quand je sortais mon BBQ DIY pis que je nettoyais ma galerie (posh life). J’attendais à la fin de chaque longue track afin de découvrir ce que le public attentif avait à dire, par exemple, «j’attends à ce qu’il me décaliss la face» ou «je t’entends pas, le weed ici est trop loud». Pas mal juste des vers d’oreille qui vont définitivement lancer ma carrière de lipsync rap montréalais. (MARIELLE NORMANDIN PAGEAU) […]

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