Critique de l’album 6 Feet Beneath the Moon de King Krule

Sorti la journée de son 19e anniversaire, le premier opus d’Archy Marshall, connu sous le nom de King Krule, propose une collection de chansons avec beaucoup de soul, d’influences variées et de tourments.

king-krule-6-feet-beneath-the-moonNé à Londres d’une famille divorcée de classe ouvrière, Archy Marshall a commencé à s’intéresser à la musique dès un très jeune âge. Inspiré par un de ses oncles, il a commencé à gratter la guitare sur des airs de Led Zeppelin et des White Stripes. La musique s’est rapidement révélée comme étant son échappatoire puisqu’il était un jeune très introverti aux pensées obscures. Il ne se reconnaissait pas dans le monde qui l’entourait et refusait toute forme d’autorité. À l’âge de 13 ans, il ne fréquentait plus l’école. Il s’y sentait perdu et ne voulait pas s’y conformer. Il rejetait fermement les ordres des instituts et de ses parents. On lui a fait passer des tests dans divers centres de troubles mentaux. C’est pendant cette sombre période de son adolescence que la musique l’a sauvé. Il écoutait en boucle les Pixies et les Libertines la nuit lors d’épisodes d’insomnie. C’est à ce moment qu’il a réalisé qu’il voulait créer ses propres paysages musicaux.

Il s’est alors mis à composer plus sérieusement. Il enregistrait, mixait et mettait en ligne sa musique sous le pseudonyme Zoo Kid. Il a sorti un premier single intitulé Out Getting Ribs en avril 2010, qui a rapidement attiré l’attention. Ne voulant pas être un kid toute sa vie, Archy devient par la suite King Krule et sort un premier EP éponyme en novembre 2011. Suite à un bon buzz dans la scène underground, il signe sous True Panther Sounds et lance finalement son premier album 6 Feet Beneath the Moon en 2013.

La premiere chose qui saisit lorsqu’on écoute l’album est le contraste intéressant que la musique offre. Les douces mélodies planantes de guitare électrique se mêlent habilement à la voix grave et riche de King Krule. Un peu comme si on avait apposé la voix granuleuse de Johnny Rotten à la musique atmosphérique d’American Football. La délicatesse des trames sonores, superposée à la douleur chantée par Archy, crée une opposition tres prononcée, mais efficace. C’est notamment le cas sur Has This It, durant laquelle il nous partage sa triste et amère vision de la vie. Même chose sur Cementality, où il signe un lourd texte dans lequel il s’imagine mettre fin à ses jours sous une paisible trame de fond. Sa voix, très chargée d’émotion, est convaincante. Elle nous entraine facilement dans son univers obscur où règne désillusion et perte occasionnelle d’espoir.

Un autre aspect qui détonne sur 6 Feet Beneath The Moon est le refus des conventions. C’est remarqué au niveau des structures musicales, des mélanges des styles et du contenu proposé. King Krule fait ce que bon lui semble. L’album présente très peu, voire aucun refrain. Will I Come est une pièce sous la barre des deux minutes avec une vibe hip-hop. Foreign 2 est plus longue et contient des sonorités d’electronica, tout en restant bien organique. The Krockadile offre un long verset sans interruption, etc. Le jeune artiste fait ce qui lui tente et c’est tout à son avantage puisqu’il réussi fréquemment à surprendre.

Son refus des conventions se reflète aussi dans son mélange des styles. Son éthique de travail, le ton de sa voix et sa vision de la musique est très punk. La richesse de sa voix et l’émotion qu’elle transporte rappelle beaucoup le soul. Ses influences hip-hop sont omniprésentes (il s’est notamment inspiré de J Dilla pour les techniques de sampling qu’on peut remarquer sur Will I Come et Neptune Estate.) Il incorpore à sa recette un léger soupçon de jazz sur A Lizard State. Tous ces éléments, chacun dosés à différents degrés, crée l’univers très varié mais homogène de King Krule.

Un autre élément qui démarque Archy Marshall du lot est sa subtile et poétique plume. Plus jeune, il s’est beaucoup intéressé à la littérature. Il aimait beaucoup se perdre dans les œuvres de ses auteurs favoris parmi lesquels figuraient Franz Kafka et Charles Bukowski. Il affirme avoir beaucoup consulté, analysé et étudié leurs styles. On le constate lorsqu’on s’attarde aux textes du jeune londonien. Celui-ci a souvent recours aux analogies, métaphores et comparaisons. Dans ses paroles (et même dans son titre d’album), il fait souvent référence à la lune. Cette dernière, pour lui, symbolise l’ambition, le but ultime. Elle incarne le rêve duquel on souhaite tous se rapprocher.

Il se sert aussi beaucoup de champs lexicaux pour imager ses créations. Dans Ocean Bed, il se sert de l’océan et de la côte pour illustrer un triste état d’esprit qu’il peinture comme étant un naufrage. Dans Cementality, il utilise la noirceur et la dureté des roches et du ciment pour décorer la scène d’un suicide en milieu urbain. Les couleurs bleu et gris reviennent également à de nombreuses reprises au courant de l’album. Ces couleurs, qui symbolisent en quelque sorte la douceur et la dureté, représentent bien l’ambivalence de King Krule.

Il est également intéressant d’observer l’évolution d’Archy en tant qu’artiste au sein même de son premier album. Les pièces ayant été écrites entre 2007 et 2013, on peut alors distinguer d’intéressantes progressions. Par exemple, sur le single Easy Easy, la chanson la plus ancienne sur le disque, on peut entendre un Archy plus naïf qui a beaucoup de rage au ventre. Sur Neptune Estate, on entend une version de lui plus nuancée et plus posée.

Son évolution se remarque aussi dans l’intégration de ses influences. Plus jeune, il se concentrait principalement sur les Pixies et on le constate sur des pieces comme Has This it et Out Getting Ribs. Plus tard, il s’est intéressé davantage à la culture hip-hop et a commencé à intégrer des samples et des raps à des morceaux comme Ceiling et A Lizard State.

Somme toute, 6 Feet Beneath the Moon est un premier effort qui est articulé et musicalement bien varié sans être chaotique. C’est un album qui représente très bien l’individu qu’est Archy Marshall par son refus des conventions, sa subtilité artistique et son obscurité. Cet album se révèle comme l’un des plus rafraichissants de l’année. Il figurera assurément parmi mes favoris. King Krule est définitivement un nom à surveiller de près.

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