Kendrick, Midas, Kierkegaard

Don’t ask for your favorite rapper, he dead, he killed himself, amen, bitch.

J’aurai attendu la dernière minute pour vous parler de Kendrick Lamar. Plus par dépit que par choix, Internet m’a dit que j’étais obligé de le faire. Même si honnêtement je n’ai pas beaucoup plus de choses à dire sur Kendrick en 2012 que sur n’importe quel autre Vevo Lift Artist. Oui, c’est méchant. Non, je ne suis pas un hater. Je sais écouter du rap, mais le fait est que Kendrick n’a pas fait un album pour les nerds du rap.

Il est difficile, pour quiconque ayant suivi le parcours du jeune rappeur depuis au moins Zip That Chop That, de ne pas voir en good kid, m.A.A.D. city un pas dans la mauvaise direction. Qui n’est soit dit en passant qu’un tout petit mauvais pas pour l’homme, mais un grand pas dans la mauvaise direction pour l’humanité du rap, au vu du potentiel de Kendrick. Nous y reviendrons.

Si je n’ai pas envie de parler de Kendrick et de le critiquer pour son mauvais pas, c’est qu’il n’a pas besoin, ne mérite pas, d’être sauvé. Kendrick a tous les talents, toutes les aptitudes qu’un emcee puisse souhaiter posséder. Je n’ai donc aucune leçon à lui donner.

Je dois me contenter piteusement d’un tiers d’album, j’allais écrire une moitié, mais, en comptant bien, Bitch Don’t Kill My Vibe, Backseat Freestyle, The Art of Peer Presure et Money Trees, ne font que 4 sur un album de 12 chansons. Tiens, je t’offre au passage la note que j’aurais donnée à GKMC : 3.333333333/10.

Je me rappelle encore de ma première écoute de Section.80, paru l’an passé. Je souhaite oublier ma première écoute de GKMC cette année. Ce dernier ne peut pas être la suite du premier, il n’en est que la pâle copie. Une version plus simple. Plus facile d’approche. Ce qui n’est pas toujours pour le mieux. Même si c’est bon pour l’image, et donc bon, pour attirer du consommateur. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Steve Jobs. Probablement.

Dans Section.80, Kendrick tentait de trouver des réponses satisfaisantes aux questions existentielles entourant sa génération. Qu’est-ce que ma génération? Comment s’est-elle retrouvée là? Pourquoi consomme-t-elle autant? Section.80 était une tentative de conceptualiser et d’expliquer cette génération à laquelle il appartient. Se comprendre en se plaçant au centre d’un groupe social plus large. En demandant «what happens when your age don’t exist?» Kendrick s’adressait à sa génération.

Le problème, c’est que sa génération n’avait pas les réponses, elle a donc laissé Kendrick seul avec ses questionnements. Pour obtenir des réponses, le jeune rappeur a dû reformuler ses questions plus simplement. Au Je plutôt qu’au Nous, qui suis-je? Comment me suis-je retrouvé là? Pourquoi est-ce que je consomme autant? Soudainement, les réponses étaient beaucoup plus faciles à donner et le public était là. Tout le monde était là et Kendrick était sur tous les tops de fin d’année. Tout le monde avait hâte de donner sa réponse aux questions du rappeur.

«Open your mind up and listen to me, if you do not hear me, then you will be history» et ils ont tous écouté pour ne pas être oublié. Ils ont tous assisté au don de Kendrick pour le storytelling, au talent indéniable d’une écriture sensible poussée par le souffle en contrôle et la dextérité du flow du jeune homme.

Au micro, Kendrick est toujours aussi bon que sur Section.80, mais la simplification des sujets ne permet plus à son rap de se démarquer par sa clairvoyance et sa perspective sur la réalité qui venait défier les limites de son âge. A.D.H.D. était empreinte d’une lucidité aussi déstabilisante que celle dont avait fait preuve John Lennon en écrivant In My Life.

Malheureusement pour Kendrick, le hip-hop ne s’est jamais aussi bien porté depuis 2004. Si Kendrick perd son point de vue unique, il ne sera pour plusieurs qu’un autre rappeur caché en dessous du rap impeccable de Freddie Gibbs et Killer Mike, en dessous du renouveau qu’amènent Shabazz Palaces et Schoolboy Q.

Personne ne souhaite ça.

Il est clair que Kendrick est capable de beaucoup plus. Il l’a d’ailleurs montré, mais pas sur son album. C’est sur Blessed de Schoolboy Q et sur Cartoon and Cereal avec Gunplay qu’on aura entendu le meilleur Kendrick cette année. C’est toujours inquiétant. Ça rappelle un T.I. qui chante Whatever you Like pour des raisons évidentes, avant d’aller rappeler à tous ce dont il est vraiment capable sur Big Beast de Killer Mike.

C’est aussi un peu décevant que sur Swimming Pool, Kendrick ait eu recours à la drakification, qui est un peu le nouvel autotune. La drakification consiste à se mettre au centre d’un événement joyeux pour le transformer en une sombre introspection de sa personne. Pour compléter la drakification, l’ambiance de la chanson doit être noire et il faut mélanger le rap et le chant. Plus simple? La drakification, c’est l’antipode du Gin and Juice. C’est comme ça qu’on passe en un an de Blow my High, à une chanson de gémissements ostentatoires. C’est comme ça qu’on passe en un an de la cassette magnétique et du nihilisme de société de N.W.A. à un mp3 de mauvaise qualité et au nihilisme personnel de Drake, aussi connu comme la philosophie du #yolo. Je parle de Swimming Pool, pas de tout l’album, mais bon, j’ai quand même peur. Est-ce que Kendrick est en train de nous dire, I’m on One? Est-ce que son prochain album sera réalisé par DJ Khaled? Ces questions correspondent en partie à mon idée du nihilisme musicale.

You got to chill, je ne suis pas en train de dire que Kendrick Lamar a crossover. C’est juste que l’écoute successive de Section.80 et GKMC me rappelle la réplique de Mos Def : «hip hop went from selling crack to smokin’ it, medicine for loneliness»

C’est peut-être pour ça, que Shyne a dit que l’album de Kendrick était de la merde, ou peut-être as-t-il fait cette déclaration simplement parce que s’opposer au rappeur le plus populaire du moment, that’s gangsta. C’est quand même Shyne.

Et si je n’avais rien compris.

Oui, j’ai dit que je savais écouter du rap, mais tout de même, peut-être n’ai-je rien compris. Peut-être en ai-je trop demandé d’un album dont le thème principal est la recherche d’identité, l’imperfection et l’influence du regard et de la pression constante de la société. GKMC transporte le sentiment d’une fatalité à laquelle on ne peut jamais totalement échapper. Il y a dans cette recherche, dans cette course, quelque chose d’irrésistiblement humain.

Est-ce que je demandais à Kendrick d’être au-dessus de cela? Au-dessus de l’humain? Bien sûr!

Sur Rigamortis, qui est probablement la meilleure chanson de Kendrick à ce jour, ce dernier se comparait à Morphée, dieu des rêves prophétiques. J’ai donc rêvé que Kendrick serait le prophète, le sauveur d’un rap nouveau, dans un monde où chaque rime crachée par le jeune rappeur se transforme en or.

J’ai peut-être eu tort, mais pourquoi se contenter de Money Trees, aussi verdoyants soient-ils, lorsque l’on peut être Midas?

Kendrick-Kierkegaard 

Puis les deux bières que j’ai bues en écrivant cet article font leur petit effet, et tel qu’appris dans mes années en sciences de la santé, l’alcool dans mon sang commence son action dépressive sur mon système nerveux central. Ce qui entraîne la vasodilatation de mes vaisseaux sanguins, contribuant à un état d’apaisement, mais surtout à la réduction de l’anxiété. Plus simplement, je suis tipsy. Je suis optimiste. Le genre d’optimisme qui vous fait croire que vous avez une chance avec la chix, un 10, en train de demander un gin-tonic au bar.

Eurêka! Pourquoi pas, oui pourquoi GKMC ne correspondrait pas alors au moment kierkegaardien de Kendrick Lamar. Pourquoi GKMC ne serait pas le Ou bien… ou bien de Kendrick?

Comme Søren Kierkegaard avant lui, Kendrick admet par l’entremise de son album son incapacité à répondre aux questions existentielles plus larges concernant la société et sa génération. Comme Kierkegaard, Kendrick abandonne l’idée de trouver des vérités universelles éthiques et se tourne vers sa propre subjectivité, puisque toute vérité avant d’être présentée à la société doit être comprise d’un point de vue personnel, dépendant de la subjectivité esthétique de l’individu.

C’est ainsi que Kendrick Lamar vient en partie attaquer la philosophie de Hegel. Quand le philosophe allemand tentant de trouver une philosophie pour tout expliquer à tout le monde clame, «le vrai est le tout», Kendrick lui répond en quelque sorte, «dit bon dieu voit patnais le vrai n’est rien sans mon appréciation subjective de ce qui est vrai».

C’est ainsi que le jeune de rappeur de Compton gagne une compréhension inimaginable du monde qui l’entoure. Dans l’optique kierkegaardienne, nier sa propre subjectivité c’est légitimer son hypocrisie. C’est en ce sens que toute vérité objective du monde demande l’examen personnel de sa subjectivité. C’est peut-être dans cet examen que se trouve la réelle nature de GKMC.

Dans Ou bien… ou bien, Kierkegaard oppose la subjectivité esthétique et l’objectivité éthique. Il reconnaît en même temps l’importance de l’esthétique et sa nature immature. L’esthète ayant souvent une vision réduite au champ du bien-être personnel, ce qui l’empêche de maintenir dans le cadre sociétal des décisions s’expliquant à la fois de la constance et de la cohérence.

C’est justement parce que Kendrick présente sur son album, le discours de l’esthète, qu’il a simultanément répondu au plaisir de la masse et déçu les nerds du rap, prêchant souvent la pertinence et le discours social du genre, qui ont trouvé le dernier album immature par rapport à la clairvoyance et la lucidité dont Kendrick avait pu faire preuve sur Section.80.

Bien que GKMC soit franchement décevant, c’est peut-être ce dont Kendrick avait besoin. Il fallait probablement user les questions du bien-être esthétique avant de s’attaquer aux questions nécessaires du bien-être éthique. Nécessaire, car il est difficile pour l’esthète de poser une action visant uniquement le bien-être d’autrui, qui relève d’une plus grande conscience éthique. D’une plus grande conscience sociale, sans toutefois négliger sa subjectivité personnelle au sein de ladite société.

Le gros point positif de GKMC, c’est que Kendrick ne se ment pas à lui même. Il porte un œil critique sur sa personne. Un examen et une réflexion, qui sans changer radicalement les thèmes abordés dans les textes de rap, changent l’angle avec lequel ces thèmes sont abordés. L’influence réelle qu’aura GKMC est encore incertaine, mais Kendrick vient peut-être, sans s’en rendre compte, de se placer à l’origine d’un nouveau courant, d’un rap plus critique.

Pour revenir à ce que j’ai pu dire plus haut, le pas semble aller dans la mauvaise direction, mais les idées elles, ne font assurément pas fausse route.

P.S. Pas besoin de faire la chanson Compton quand DJ Quik a fait So Compton il y  a moins d’un an. Merci.

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