La baleine la plus seule du monde – Colin Stetson @ Festival de Jazz

pascale_collet_colin_stetson

Photo par Pacale Collet

Au début c’est cyclique, presqu’électro. De plus en plus, les notes se chevauchent, se perdent dans leur écho. L’écho des précédentes devient celui des suivantes. Tout se mute. Il s’acharne comme un bon, mais à la fois il berce son saxophone. Éprouvant, émouvant, brut, intense, mais confortablement lourd.

Voir Colin Stetson performer est une expérience que tout un chacun devrait vivre. Surtout dans l’ambiance aussi intime que procure la salle du Gésu. Voir Colin Stetson jouer, c’est loin d’être comme voir un homme-éléphant. Oui, la technique, le souffle quasi-mutant du saxophoniste est hors du commun. Oui, on croirait avoir affaire à un homme-orchestre quand tout ce qu’il a, c’est son souffle et son sax. Mais voir Colin Stetson sur scène, c’est oublier sa technique de respiration circulaire en continu. C’est beaucoup plus que ça. C’est accueillir ses tripes, qu’il nous sert sur la scène.

«It’s good to be home», a-t-il dit. Il a très peu parlé entre les morceaux, mais chaque fois qu’il l’a fait, c’était empli d’humilité. Le saxophoniste aura présenté nombre de ses nouvelles compositions, à commencer par, dès le début du concert, The End of your Suffering. On voit qu’il a poussé sa technique vers une infinité de possibilités. Il utilise davantage ses cordes vocales. Des trésors à prévoir pour son prochain album.

C’est si habilement que Colin Stetson change d’ambiance que l’on s’en rend à peine compte. Un chevauchement fluide, une cohérence sérielle et une complexité folle. Impressionnant, d’une beauté infinie, certes, mais ces compositions suscitent autre chose que de l’admiration. Dans Home, on croirait entendre l’aiguille d’une horloge de pierre avancer. On croirait entendre le temps peser. Avec son saxophone alto et son saxophone basse, Colin Stetson est d’une de ces verves. Il n’a pas besoin de parler, déjà le public a l’impression de l’avoir compris.

«This song is about feeling lonely. Do you know the story of the loneliest whale in the world?» Et lui de raconter l’histoire de cette baleine dont le chant est unique. Elle doit se résoudre à chanter sans qu’aucune autre consœur ne puisse jamais lui répondre. «This is the saddest story I know», lance-t-il avant de repartir en transe.

Et quand Colin Stetson lâche un cri dans son saxophone, c’est toute la salle qui se déchire. Et il s’en fiche que le son soit imparfait et rustique. Les sons ne sont pas léchés, les tonalités sont d’autant plus vraies.

Ce soir-là, j’ai pleuré. J’ai aussi eu l’impression d’être seule avec lui, alors qu’il se mettait littéralement à nu. Les mots me manquent pour décrire l’expérience vécue. Bon, peut-être suis-je un peu trop en amour. Quoi qu’il en soit, au sortir de la salle, tout le monde avait l’air épanoui et en amour. Tout le monde était beau.

par Émilie Bergeron

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *